Faites-vous preuve de gratitude ?

27 Août 2021.

Deux titres de champion.ne de France, deux athlètes accompagnées qui sont ensuite parties au J.O de Tokyo 2021 pour vivre leur rêve, des remerciements pour la progression sur l’aspect mental que certaines et certains ressentent, des remerciements simples sur l’apport de la préparation mentale en termes de connaissance de soi. Au-delà des résultats qui peuvent gonfler un ego, Je me rends compte en regardant dans le rétro de l’année 2020-2021 que la qualité prime sur la quantité. Je n’ai pas accompagné beaucoup d’athlètes, (et cela me va très bien), mais j’ai accompagné de vrai.es athlètes. Des athlètes qui s’engagent et qui sont avant tout motivé.es par l’idée de progresser. Qui sont curieux.se et qui acceptent de tester des exercices qui ne leur sont pas communs. Qui sont capables d’avoir une analyse sur ce qui est pertinent pour eux.elles ou non. Qui sont capable de se dévoiler et d’en dire un peu plus à chaque fois. Cela demande du courage. Et je suis sincèrement reconnaissant de la confiance que ces athlètes m’ont accordée. Ils et elles m’ont fait grandir et progresser en tant que préparateur mental. Certains de ces accompagnements sont encore en cours. Mais il va de soi qu’à un moment donné, nos chemins se séparent. Restent alors de cette séparation des souvenirs d’accompagnement et de tout le processus qu’il comprend. Je ne citerai pas leur nom, mais merci à vous, vous ne savez pas à quel point vous éclairez ma vision de la préparation mentale et de ce qui me motive réellement.


Être reconnaissant. Ressentir de la gratitude. S’émerveiller de petites choses. Voilà une idée que l’ego n’aime pas. Son but étant la séparation et la division, il n’est pas bien à l’aise avec cette idée incongrue d’être reconnaissant envers des personnes ou de ce qui constitue ce monde (un paysage par exemple). Cette idée paraît toujours un peu farfelue au départ pour les athlètes. Ils se demandent légitimement en quoi se rappeler et écrire sur un journal, le soir, trois choses dont ils sont reconnaissant va les aider à répondre à leur demande de gestion du stress et hausser leur performance. Cette idée de gratitude paraît effectivement un peu perchée pour notre biais de négativité. Ce biais de négativité est un biais cognitif orientant notre perception d’une certaine manière en fonction de vos réussites et de vos échecs. En d’autres termes, vous minimisez vos réussites par ces deux mots typiques : « Oui mais » et vous maximalisez vos échecs. Sauf que, plus nous renforçons ce biais de négativité, moins nous sommes capables d’être reconnaissant envers les ressources qui nous entoure. Puisque notre attention est instinctivement focalisée sur ce qui ne va pas, elle ne prendra pas forcément le temps de voir ce qu’il y a de positif en nous ou autour de nous. En ressentant de la gratitude, nous faisons ainsi en quelque sorte le ménage dans notre cerveau. On le dépoussière de ce biais de négativité pour le rendre un peu plus propre. Cela permet de créer une nouvelle base de données dans notre cerveau en compilant des émotions positives grâce à ce(ux) qui nous entoure. La gratitude ne change pas tout mais elle est une aide pour voir davantage les choses positives dont nous pouvons être reconnaissant, sans pour autant exclure notre devoir de voir aussi sincèrement ce qui ne va pas.

Vous allez me dire : Mais ça convient vraiment à tout le monde ? A vous d’essayer ! Je pense que chacune et chacun doit essayer et sentir ce qui est bon pour soi. Je ne suis pas là pour vous convaincre. Ce qui compte est toujours votre intention et votre engagement. Votre mindset. Il ne faut pas s’obliger à ressentir de la gratitude et remplir un journal comme une injonction, ou comme une liste de course. Ressentir de la gratitude a pour principe de se connecter avec l’émotion que vous ressentez quand vous êtes reconnaissant. C’est cette connexion qui compte. Car vous serez convaincu que vous êtes reconnaissant à l’égard de ce que vous notez. Et si vous ne vous sentez pas de tenir un journal de gratitude, essayez-le dans une discussion avec vos proches ou vos coéquipiers. Cela remplira vos discussions de joie et d’optimisme ! Personnellement, je me rends compte que mon plan B à ce journal est notre discussion du soir avec ma fiancée. En nous racontant notre journée, on repère plus facilement ce qui s’est bien passé et ce(ux) vers quoi (qui) nous sommes reconnaissants.

L’adversaire du jour : l’habituation hédonique

Lorsque les athlètes remplissent le journal de gratitude, leur réaction peut avoir l’effet inverse et se résumer à cette phrase : « Je n’ai rien vu de positif ». Voilà une idée bien fausse ! votre cerveau vous joue des tours car il a l’impression de vivre toujours la même chose. La routine comme elle est appelée dans le jargon. C’est ce qui s’appelle l’habituation hédonique. Ceci est la capacité à s’habituer et par conséquent, à rechercher constamment la nouveauté et à en vouloir toujours plus pour ressentir toujours plus de plaisir. Une victoire en appelle une autre, plus grande, plus forte. Comme nous sommes des êtres de croissance, le circuit de la récompense logé dans votre cerveau n’a pas de fin et nous conditionne à le respecter. Que ce soit le temps de pratique, le graal olympique ou les toutes dernières chaussures de course, cela ne suffit pas à contenter notre cerveau pour toujours. Ce dernier a besoin de nouveauté. La soif de nouveauté et d’en avoir toujours plus vous empêche de concevoir ces petits moments du quotidien comme des choses positives de votre vie qui vous font avancer. Le café du matin, le soleil qui vous réchauffe le visage, une discussion, un regard, un sourire, une tape dans la main de votre coéquipier ou votre entraîneur… Il y en a tellement !

Prenons encore un peu plus de recul pour comprendre cette habituation hédonique. Contrer l’habituation hédonique et ressentir de la gratitude, c’est mieux remarquer ce que nous possédons déjà (et un coucher de soleil, vous l’aurez toujours !) plutôt que de toujours fantasmer sur les choses qui vous manque ou de rechigner sur ce qui ne va pas. Or, dans notre société occidentale (de consommation), la gratitude n’est pas forcément bien vue car elle va à l’opposé du principe de consommation qui alimente cette habituation hédonique. Puisque la société de consommation cultive le manque et l’attrait pour la possession, cela incite chacune et chacun à toujours ressentir des émotions désagréables telles que l’ego nous le fait sentir. Jalousie, envie, colère, peur de manquer, etc. Voilà des émotions que l’ego adore. Ainsi, l’ego vous pousse à ne pas ressentir de la gratitude mais plutôt à être dans cette course folle de la possession et d’en avoir toujours plus, sans être reconnaissant.e de ce que vous possédez déjà. Que ce soit des victoires, de belles voitures, des beaux vêtements ou que sais-je, le principe est le même. De son côté, la gratitude nous permet d’être davantage satisfait de ce que nous avons. Elle ne nous pousse plus à être un « consommateur invétéré » et apaise cette impression de manque et d’habituation hédonique. Scientifiquement, il a été démontré que ressentir de la gratitude permet une augmentation du degré de satisfaction de la vie et de l’optimisme. Elle permet également une diminution du stress, de l’anxiété et des maux somatiques tels que les maux de tête et les maux de ventre (et oui, l’ego s’apaise quand vous vous décentrez de vous-même de manière positive !).

Gratitude collective

Dans un contexte sportif, ressentir de la gratitude collectivement permet d’accroître l’esprit d’équipe, l’entraide et la coopération. On reconnaît l’autre et ses efforts pour nous aider et nous soutenir. Cette reconnaissance vous pousse intimement à en faire autant. Cela crée une chaîne de gratitude non négligeable dans un collectif. Tape dans la main, encouragement, félicitations, remerciements au kiné, … Tout est bon à prendre tant qu’il y a de la sincérité dans cette gratitude.

La gratitude collective peut aussi concerner vos adversaires. En définissant vos adversaires comme vos alliés vous aidant à progresser, vous pouvez ressentir de la gratitude envers eux. (Peut-être pas sur le moment du match lorsqu’il vous mène la vie dure, je vous l’accorde !) Cette gratitude calme cet ego et vous pousse à revenir dans la tâche, pour vous dépasser et chercher vos limites, comme l’explique  Stéfanos Tsitsipás sur Rafael Nadal, après leur finale au tournoi de Barcelone en Avril 2021 : « C’est un vrai compétiteur sur le court. Il déteste perdre. Il déteste perdre plus que n’importe qui d’autre. Je n’ai jamais vu personne d’autre se battre comme ça. Il me rend la vie tellement difficile sur le court. Je suis là pour accepter ses conditions et affronter son désir de se battre. Ça fait aussi de moi un meilleur joueur et je peux voir où sont mes limites. »

Faire preuve de gratitude augmente votre positivité

Selon Fredrickson (2009), la positivité est le porte-drapeau des émotions positives. Elle représente l’intérêt, la joie, la gratitude, l’espoir, la sérénité, la fierté, l’amusement, l’inspiration, l’émerveillement et l’amour. J’ai souhaité vous parler de ce porte-drapeau car être pleinement conscient de cette positivité et des émotions qui en découlent peuvent vous permettre de développer la réalisation de soi. Nous savons aujourd’hui qu’une émotion négative prend davantage de place qu’une émotion positive. En d’autres termes, on retient plus facilement l’émotion négative que l’émotion positive. Cela induit donc la question : à partir de quel moment l’émotion positive peut l’emporter sur l’émotion négative ? La réponse est donnée dans la théorie « construction-élargissement de Fredrickson (2009). Il semblerait non pas qu’il soit question du moment mais plutôt du nombre d’émotions. Selon Fredrickson, lorsque vous faites une expérience, la condition nécessaire pour développer votre positivité est que les émotions positives doivent être trois fois plus nombreuses que l’émotion négative. Le score doit être proportionnel à 3-1 à la fin du match. Ainsi, cette condition permet de basculer de la stagnation à l’épanouissement car elle offre l’opportunité aux émotions positives de s’additionner et de se renforcer mutuellement. Et cet épanouissement sera marqué au travers de trois ressources : les ressources mentales qui facilitent l’apprentissage, les ressources physiques qui facilite la santé et les ressources sociales qui facilitent les relations.

Par cette démonstration, être pleinement conscient de vos émotions positives et être reconnaissant de ce qu’il y a de positif autour de nous (personnes, situations) se révèlent être deux clés importantes pour votre pratique sportive. Cela vous permettra d’élargir votre attention, d’être plus flexible mentalement, de faire preuve d’une plus grande ouverture d’esprit et de résoudre plus facilement des problèmes.

Exercice

Dire merci

Lors du programme de méditation de pleine conscience MBSR, la personne en charge de ce programme avait pour rituel de dire merci en souriant à chaque fin de prise de parole d’un.e membre d’un groupe. Ce rituel apportait beaucoup de chaleur et de soutien. En sport, nous voyons toujours les remerciements après la performance. Et si vous preniez un temps d’avance ? L’exercice que je vous propose là consiste à vous rappeler d’une (ou plusieurs) personne.s importante.s à vos yeux. Cette(ces) personne.s vous apporte.nt au quotidien. Elle.s vous offre.nt du soutien, du rire, de l’écoute quand vous en avez besoin. Elle est présente depuis quelques temps, voir depuis toujours. Il est venu le temps de la.les remercier. Prenez un stylo et un crayon, et écrivez votre message de remerciement, signe de votre gratitude pour elle.s. Pour vous aider, vous pouvez répondre à la question[1] : « Dans ce bonheur que je suis en train de ressentir, qu’est-ce que je dois aux autres ? ». Soyez bref ou soyez long, peu importe. Le plus important est ce qui se trouve dans votre message. Votre relation en ressortira encore plus grandie.

Conclusion

La gratitude n’est pas incompatible avec les idées de grandeur et avec le fait d’en vouloir toujours plus. Elle est simplement ce pas de côté permettant d’observer toutes les situations ou personnes positives autour de vous, de les reconnaître et, pourquoi pas, de la manifester.  


[1] Question tirée du livre « Tout savoir sur l’ego : Analyser les mécanismes pour les dépasser » d’Anthony Mette. p. 156