« JUGER, C’EST NE PAS COMPRENDRE » : COMMENT REGAGNER UN CALME INTÉRIEUR DANS UNE PÉRIODE TROP BRUYANTE

Ce week-end était l’heure d’un de mes défis de l’année. Cumuler 87 kilomètres et 5400m de dénivelé positif en deux courses de trail. Au-delà de ces chiffres, l’un des moments qui m’a sauté aux yeux tant il est paradoxal avec ce que nous vivons en ce moment a été un moment de pur calme. A ce moment du deuxième jour de course, nous étions, je crois, 5 traileurs en haut de la montagne, à marcher dans le silence, les uns derrière les autres. Se retrouver avec soi-même, ses pensées, ses émotions, son effort, dans le silence le plus absolu, est toujours un moment magique (et difficile, parfois). Dès lors, une fois que ce week-end fut terminé, revenir dans ce monde où certains font preuve d’ultracrépidarianisme (parler de sujet avec certitude et une certaine forme d’arrogance, sans pour autant maîtriser le sujet… #covid) m’a clairement fatigué. Une sorte d’agitation collective et de forte réactivité émotionnelle se met en place. L’insécurité troublante fait naître la peur et l’apparition d’un panel de jugements. Il règne une mode dans laquelle chacune et chacun prend pour argent comptant ses pensées, sans amener de réflexion dessus ou une certaine prise de recul. La fatigue cumulée du week-end n’aidant pas, des émotions désagréables sont apparues. Puis, comme d’habitude, un regain d’énergie pointe le bout de son nez pour transformer ce moment désagréable en quelque chose de productif. Comme le dit le proverbe chinois : « vous ne pouvez pas empêcher les oiseaux de la tristesse de voler au-dessus de vos têtes, mais vous pouvez les empêcher de faire leur nid dans vos cheveux. » Cet article en est donc le fruit. Il juxtapose une situation actuelle à ce que vous pouvez rencontrer en tant qu’athlète dans votre pratique sportive.

Les jugements de l’ego

« Il n’y a rien de bien ou de mal en soi. C’est la pensée qui en fait un bien et un mal. »

Shakespeare

Si je devais résumer l’ego en une phrase, ce serait celle-ci : « Oui, je suis là, regardez-moi, je vous montre et vous prouve que j’existe. » C’est la petite voix qui s’agite dans votre cerveau, vous alertant sur un potentiel danger ou sur une potentielle opportunité vis-à-vis des autres. L’ego s’est extrêmement développé ces dernières années dans les sociétés occidentales, étant donné l’avènement des réseaux sociaux, du culte de l’individualisme et de la compétition. Sa première caractéristique principale est que son activité se réalise de manière inconsciente. Il pose ses pièges un à un, sournoisement, sans que vous ne vous en rendiez compte. Ses symptômes se déclarent au fur et à mesure, jusqu’à prendre totalement possession de votre mental. Pourtant, rien ne doit vous posséder. Pas une pensée, une émotion ni même une personne. Vous pouvez être libre à la condition de ne pas être possédé. La possession vous rend pantin. Vous êtes dans l’incapacité de raisonner car le filtre de la possession est plus épais qu’une porte blindée. Vous n’êtes plus le maître à bord. Lorsque vous êtes habité par un jugement que vous portez sur une situation ou sur vous-même, plus rien d’autre n’existe. Et vous créez votre identité inconsciemment autour de ce jugement. C’est l’ego qui parle. Cet ego qu’Eckhart Tolle associe au « Je » mais aussi « ma, mon, mien, etc. » (Donc, « MON avis sur la situation du COVID ») (Ce à quoi quelqu’un me répondra : « On dit « LA Covid »…). De son côté, Anthony Mette nous prévient : « plus votre ego est développé, plus les potentiels problèmes seront nombreux. Plus vous allez cogiter, mentaliser, plus vous allez ruminer le passé et chercher à anticiper (contrôler) l’avenir. À cela, vous allez y mêler des émotions négatives. » 

Lorsque l’ego prend place, vous allez juger la situation, les autres, ou vous juger vous-même (soit sur ce que vous allez faire, soit sur ce que vous avez fait). L’ego fait intervenir le moi pensant pour vous juger. Et il n’y a pas pire moment que lors d’un « putsch amygdalien » pour juger ou vous juger personnellement. Effectivement, le siège des émotions dans le cerveau se nomme : amygdale. Cette zone est située dans le système limbique et l’« une de ses fonctions consiste à détecter instantanément les éléments nouveaux ou les menaces dans notre environnement et à envoyer dans le corps des signaux ultra rapides qui initient une réaction de combat ou de fuite » explique Susan Cain. En situation de stress, les sens sont en éveils grâce à différentes hormones : le cortisol, l’adrénaline et la noradrénaline. Ces hormones permettent de réagir rapidement à une situation de stress et de rétablir l’homéostasie du corps (l’équilibre). Les stratégies archaïques se mettent en place. De manière réflexe et adaptative, vous essayez de vous protéger d’une situation qui vous menace (ou plutôt, que vous percevez comme menaçante). Sous l’emprise de la peur ou de la colère, l’amygdale est en état d’alerte et inhibe l’activité d’autres régions du cerveau comme le cortex préfrontal. Ce dernier peut vous permettre de vous adapter à la situation qui se présente à vous et de prendre des décisions pleines de sang-froid. Comprenez donc que l’amygdale est à la base de l’instinct de survie et nous pousse à juger constamment les situations comme bonnes ou mauvaises pour soi.

De ce fait, il y a à reconnaître que chacune et chacun juge sur ce qu’elle. il fait ou sur ce que les autres font. Personnellement, cette vérité m’est difficile à accepter (mais j’y travaille !). Car elle m’éloigne d’une valeur qui me tient à cœur : comprendre et faire comprendre. Le jugement est peut-être la chose que je déteste fondamentalement le plus car il sonne comme un couperet hâtif et ne laisse pas la place à la compréhension et au factuel. Bien sûr, le jugement à ce pouvoir intégrateur car juger avec son semblable quelqu’un d’autre ou une situation peut avoir l’avantage de tisser du lien.  Mais cela crée également une scission. Et c’est ce que l’ego adore faire. Alimenter le sentiment de séparation avec les autres et se donner raison.

Eteignez les médias catastrophes et offrez-vous des pauses

« Quand nous marquons un temps d’arrêt, nous ne savons pas ce qui va se passer après. Mais en bousculant nos comportements habituels, nous nous donnons la possibilité de répondre de manière inédite et créative à nos désirs et à nos peurs. »

Tara Brach 

Lorsque nous nous baladons en forêt ou randonnons en montagne, je dis régulièrement à ma fiancée : « Ecoute ». Elle me regarde et sourit. Car elle sait qu’à sa question : « Quoi ? » je répondrais ces deux prochains mots : « le silence ». J’adore ces moments car je suis de l’avis de John Kedge : « Nous n’avons pas à craindre le silence, nous pouvons l’aimer. ». D’ailleurs, les parents disent couramment de leur enfant : « Quand je ne l’entends plus, c’est mauvais signe. » Mais pour l’enfant, le silence est le signe qu’il est heureux et pleinement focus à sa tâche (un beau dessin sur les murs fraîchement repeints !).

En tant qu’athlète, il est primordial de calmer le flux incessant de jugements et entrer dans un espace mental serein. Ce temps de pause permet d’établir une nouvelle relation avec l’environnement et votre intérieur. Les informations internes et externes sont neuves. Une cohérence avec le monde et vous-même se crée pour agir différemment. Ce silence met un olà à vos rythmes de vie, influencé par le jugement, la vitesse et le zapping. Il vous permet de ralentir et de respirer. Et quand tout va trop vite, cela peut faire un bien fou ! Psychologiquement, cela s’explique par le petit goulet d’étranglement que vous avez dans votre cerveau et qui n’est autre que le cortex préfrontal. Cette zone du cerveau permet de prendre les informations les unes après les autres. Lorsque vous vous offrez des pauses, le cerveau se calme et se petit goulet n’est plus alimenté. A l’inverse, si vous vous surchargé d’informations, cela créera un bouchon d’informations appelé : charge mentale. Cette charge peut causer du stress, de la fatigue et le sentiment de ne pas y arriver.

Je le reconnais volontiers, la pratique de la pause et du silence qui l’accompagne n’est pas dans la nature humaine et peut être perturbante les premières fois. Mais il est clair que le silence durant un moment de pause est magique à qui sait le reconnaître. Il est une clé pour aiguiser la perception de ce qui se passe en vous. Il permet de capter le flux incessant de vos jugements sur les autres, sur ce que vous faites ou ce que vous êtes. En d’autres termes, votre perception peut prendre de la valeur lorsqu’elle change de braquet et qu’elle ne se laisse pas balader par vos jugements. Vous utilisez votre énergie intérieure d’une autre manière. Il n’y a plus de lutte. Il y a à présent compréhension consciente. Et cela fait toute la différence car être conscient, c’est affaiblir l’ego. Vous n’êtes plus avec la laisse autour du cou, vous faisant promener par vos jugements intempestifs. Vous vous permettez dès lors de remplir deux dimensions de l’acceptation : le non-jugement et le non-attachement.

Le non-jugement

La dimension du non-jugement est centrale car elle permet de :

  • ne pas catégoriser les expériences internes ou externes comme bonnes ou mauvaises.
  • agir en toute conscience, peu importe l’expérience.

Ne pas catégoriser les expériences internes ou externes comme bonnes ou mauvaises permet d’être en accord avec un principe clé de l’ACT (Acceptance and Commitment Therapy), une thérapie cognitivo-comportementale qui part du postulat que la recherche du bonheur provoque une erreur fondamentale : Elle exige de ne retenir que les émotions agréables de la vie et d’exclure ce qui constitue aussi en partie la vie : la douleur et les souffrances. Or, Russ Harris le dit très bien lui-même dans son livre « Le piège du bonheur » : « Pour vivre une vie riche, il faut vivre toute la gamme des émotions humaines. » Et Emelie Forsberg, championne du monde de trail, nous le prouve par ses mots expliquant ses ressentis à la suite d’une grave blessure rencontrée durant sa carrière : « J’avais voulu être triste et abattue. Car si je ne l’avais pas été, où aurais-je trouver la force de continuer ? Quel sens aurait eu ma vie ? Dans l’obscurité, je me suis laisser aller au découragement, et en arriver là m’apparut inestimable. Oui, cela peut sembler étrange, mais j’ai apprécié ce temps de souffrance et de complainte. Car je savais que je pourrais un jour sortir de cette chambre noire et revoir la lumière, et là était l’essentiel. » Je trouve ce postulat extrêmement libérateur tant il amène à penser que ressentir chacune de vos émotions est avant tout une fonction physiologique normale. Vous n’êtes pas en tort de ressentir telle ou telle émotion. Je partage complètement le point de vue de l’ACT concernant le fait que nous avons la fâcheuse tendance à ne vouloir retenir que nos émotions agréables. Et donc à constamment juger ce qui est bon ou mauvais pour tenter en vain de ne retenir que le bon.

Lorsque vous respectez le non-jugement, vous ne remettez en question, ni la personne que vous êtes, ni la situation, ni vos pensées, ni vos émotions, ni vos sensations. Ce qui vous permet d’agir en toute conscience, peu importe l’expérience. Le non-jugement est finalement ce temps d’exploration, d’écoute de soi et de son environnement. Cela vous permet d’être totalement ouvert. Ainsi, soyez toujours attentif au jugement que vous portez aux situations et sur vous-mêmes. Car juger revient à vouloir garder un certain contrôle de la situation et créer une sorte de cohérence interne. En jugeant, vous créez votre propre vérité de la situation et de votre être, sans faire ce pas de côté. « Peu importe que la réponse soit correcte ; le seul fait de trouver une réponse nous rassure » écrit Don Miguel Ruiz dans « Les quatre accords toltèques ». Voilà pourquoi il est bon de laisser aller et venir les jugements comme le recommande la méditation de pleine conscience et de toujours se poser ces questions : ce jugement est-il utile pour ma progression ? Ce jugement n’est-il pas plutôt qu’une supposition ? Est-il assez important pour que j’y accorde autant d’attention et que je le transmette aux autres sans leur faire de mal ?

Pour mieux comprendre, voici une petite histoire :

C’est l’histoire d’un homme qui avait gagné une voiture chère à la loterie. Sa famille et ses amis, tous très contents pour lui, était venu célébrer chez lui. « N’est-ce pas formidable ? » disaient-ils.  « Quelle chance tu as ! » L’homme sourit en disant : « Peut-être. » Pendant quelques semaines, il eut beaucoup de plaisir à conduire sa voiture. Un jour, un conducteur ivre entra en collision avec lui à une intersection et il se retrouva à l’hôpital avec de multiples blessures. Sa famille ses amis vinrent le voir. « Quelle malchance ! » lui dirent ils. De nouveaux, l’homme sourit en disant : « peut-être. » Alors qu’il se trouvait encore à l’hôpital, il y’a eu un glissement de terrain et sa maison fut emporté dans la mer. Une fois de plus, ses amis vinrent le voir le lendemain et lui dirent : « quelle chance que tu te sois encore trouvé à l’hôpital ! » et lui, de dire de nouveau : « peut-être. ».

Le peut-être de cet homme sage est signe que celui-ci refuse de juger quoi que ce soit et qu’il laisse le cours de la vie se poursuivre, sans que cela ne le touche émotionnellement. Ce refus de juger quoi que ce soit est une dimension de l’acceptation. L’acceptation est définie par Tara Brach comme « Reconnaître clairement ce qui se déroule en nous, et contempler ce que nous voyons avec un cœur ouvert, bienveillant et aimant. » Cette contemplation passe par la métacognition. La métacognition correspond à l’un des six principes fondamentaux de l’ACT : le soi comme contexte. La méditation de pleine conscience vous aide à être ce scientifique au service de vous-même pour reconnaître ce qui se déroule en vous, et identifier les pièges de nos jugements, de nos résistances ou de nos réactions automatiques. La métacognition permet de prendre conscience de votre moi pensant (la fameuse radio qui tourne en boucle dans votre cerveau). Si ce MOI pensant diffuse des informations inutiles (jugements), alors le moi observateur a pour tâche de laisser filer cette information. Par exemple, « Je dois contrôler mes émotions pour ne pas me montrer faible », « la préparation mentale, c’est pour les personnes faibles » ou « je suis un homme, je n’ai pas à avoir peur » sont autant de scénario du moi pensant qu’il est bon de reconnaître comme inutile et de laisser filer. En revanche, si le moi pensant diffuse de l’information utile, le moi observateur va alors accorder toute son attention à cette information. Ainsi, la métacognition est superbe dans ce qu’elle vous apprend sur le moment présent. Elle permet de court-circuiter le cycle des réactions automatiques et inconscientes et de faire ce pas de côté par rapport à ce que vous pensez. Vous n’êtes plus dans le soi conceptualisé. En d’autres termes, vous ne conceptualisez pas la situation ou ce que vous êtes d’une manière trop rigide. Vous n’êtes plus identifié à vos jugements de manière réductrice et limitée. Ceci est la base pour répondre avec lucidité dans une situation agréable ou non, et pour créer de nouvelles habitudes.

Le non-attachement

le pouvoir d’attraction de vos pensées et de vos émotions est tellement fort que vous les prenez pour des faits. C’est à ce moment précis qu’il est important de défusionner cognitivement et ne pas prendre vos pensées ou vos émotions trop au sérieux, de ne pas les voir comme trop importantes ou comme la vérité pure. L’ACT vous recommande plutôt de faire ce pas de côté et de prendre vos pensées comme des « histoires » que vous vous racontez. Ces histoires (qui ne s’arrêtent jamais soit dit en passant) ne sont pas forcément des faits mais plutôt des opinions ou des jugements avec lesquels il est bon de se détacher s’ils ne vous sont pas utiles (Si vous êtes dans l’indécision, vous pouvez simplement répondre à cette question : Qu’est-ce que j’ai à gagner que de croire à cette histoire ?). Par exemple : Imaginez que vous ratiez plusieurs lancer-franc et que la pensée « Je suis vraiment mauvais » s’infiltre dans votre cerveau. Peut-être qu’effectivement, vous ne vous êtes pas montré à la hauteur. Mais posez-vous toujours la question de l’utilité de l’histoire que vous vous racontez pour vos futures actions. Cela permet de vous libérer de cette emprise mentale pour vous concentrer à nouveau sur ce qui vous importe et agir efficacement. Un autre exemple me vient tête : un athlète que j’accompagne à ce jour fait de la voltige Unlimited. Autrement dit, il réalise un programme de figures avec son avion dans un périmètre défini et dans un temps imparti (Si vous ne voyez toujours pas ce qu’est ce sport, allez voir sur Youtube, c’est très impressionnant !). Lors de ses compétitions, une situation le stressait régulièrement : Lorsqu’il se retrouvait au moment du repas à table avec un concurrent révisant son programme, cela pouvait le mettre dans un état de stress et de cogitation important. Il a beau être champion du monde, il peut aussi être assailli par des pensées parasites le faisant douter. Je lui ai donc proposer de trouver un titre à ses pensées et qu’il formula en souriant comme tel : « C’est l’histoire du gars qui croît que la compet’ se joue à table ». Ce titre lui permet ainsi de défusionner avec ses pensées et de prendre du recul. Voilà donc un autre principe fondamental : la défusion. Selon Russ Harris, la défusion ne vise pas à banaliser vos difficultés ou à faire disparaître vos pensées mais justement à « vous libérer du despotisme de vos pensées ; à dégager du temps, de l’énergie et de l’attention que vous pourrez consacrer à des activités valables au lieu de broyer du noir ». L’objectif n’est pas de vous sentir bien (stratégie de contrôle) mais de vous sentir en capacité d’établir de nouvelles actions. En compétition, cela peut faire la différence car vous comprenez que les pensées ne contrôlent pas et n’influencent pas obligatoirement vos comportements.

Conclusion

J’ai écrit cet article dans un sursaut d’émotion. Je partage cette pensée personnelle dans l’idée de faire comprendre que les jugements font, certes, bel et bien parti de la vie de toutes et tous, mais qu’une autre voie existe aussi. Celle d’une pause, celle d’un silence partagé à plusieurs en haut d’une montagne, celle du non-jugement et du non-attachement, pour mieux se comprendre soi, son environnement et l’altérité. S’imposer des jugements à soi ou à son environnement est une sorte de poison émotionnel où nous ne voyons pas plus loin que le bout de notre nez. Pour vous, en tant qu’athlète, je vous souhaite de faire ce pas de côté pour agir consciemment et efficacement, sans porter le poids lourd de vos jugements, synonyme d’ego recherchant à satisfaire sa sécurité et son besoin de toujours avoir raison.